Petit texte pour la journée de Pi.
Pour l'occasion, c'est Dumé qui est à l'honneur au Quai des Nocturnes...
 
Pi (3.14...)

Pour lui, le sens de la vie se résume en un seul nombre. Toute la complexité du monde, tous ses paradoxes tiennent entre ces lignes fines.
Entité immatérielle en dehors du temps et de l'espace, omniprésente et intangible en même temps, Pi est pour Dumé-Santu une sorte d'être parfait en tout point fascinant. Pi est bien plus extraordinaire que la vie elle-même : il est cette masse d'un blanc pur, aux contours lisses et diffus, qui lévite dans le néant.
Il est un monde nouveau, complètement différent du réel, mais bien plus chaleureux que cette vieille surface terrestre dont il est pourtant locataire.
Dumé connait les moindres aspérités qui conduisent au sein de cet univers décimal, pour atteindre cette spirale irrégulière, accidentée et bigarrée, épanouie dans un crépuscule aux couleurs irréelles. Ce voyage aux limites mêmes des capacités d'abstraction du cerveau humain est particulièrement familier à cet homme, qui se livre à un pareil exercice durant des heures. Le battement de son coeur répète, tel un écho, les percussions régulières des pieds de sa chaise. Le fracas sec qui martelle le plancher demeure le seul lien de Dumé-Santu avec la réalité. En même temps, ces oscillations parfaites le bercent et le transportent davantage. Toujours plus loin, dans les méandres de sa conscience. Toujours plus près de la dernière décimale. Comme un aimant négatif, il est attiré et repoussé en même temps, balloté entre deux réalités. Cette boucle infernale s'entretient ainsi en son esprit. Tant qu'il lui restera assez de force, il demeurera en surnage entre le monde réel qui l'indiffère et cette alchimie numérique qui le possède.

« Haha ! » répète-t-il juste parfois d'un timbre monocorde.

Carlù-Francescu assiste impuissant au triste spectacle qu'offre son jeune frère. De toute façon, il n'y a rien qu'il puisse faire pour l'aider, et encore moins pour interrompre cette inquiétante lubie qui le parasite. De même qu'il ne pourra empêcher la crise qui suivra, lorsque les ultimes chiffres de ce maudit nombre lui échapperont encore. Les hurlements, les larmes. D'abord, ce sera une manifestation de la frustration ressentie à l'idée d'avoir encore échoué dans son exploration. Puis l'amertume de l'échec laissera place à celui de la trahison, car Dumé-Santu ressent alors une aversion violente contre ce chiffre qui ne lui livre aucun secret alors que lui offre tout, jusqu'à sa raison. Les hurlements, les larmes, pour quelques lignes abstraites. Et la frayeur enfin, qui s'empare de son coeur, lorsque la conscience du réel perce enfin dans sa tête. Peut-être est-ce même douloureux pour lui, comme l'est la venue au monde, paraît-il.

« Alors, t'en es où ? »

Le vieux Battisti sait pertinemment qu'il n'y aura aucune réponse, mis à part ce sonore « Haha! ». C'est juste une façon, illusoire, de partager quelque instant de complicité avec son cadet, mais dont l'autre n'a même pas conscience. Pourtant, Carlù-Francescu sait que son frère tient à lui, à sa manière. Et sans ces champs de bataille, la guerre impitoyable des tranchées de 14, Dumé-Santu serait peut-être encore en mesure de le manifester. La dernière fois qu'il a vu celui-ci se comporter comme un homme ordinaire, c'était justement à son retour du Chemin des Dames, lorsqu'il est tombé en larmes à ses pieds, en l'appelant : « Mon frère. » entre deux lourds sanglots.
A croire que chaque larme versée, sur la place de leur village a emporté un peu de son humanité.
Car à présent, et depuis plus de quatre-vingt-dix ans, son frère vit dans un autre monde que le sien.

« C'est de ma faute. Je n'aurais jamais dû te laisser partir à ma place. »

Comme souvent, l'aveu tombe d'un timbre solennel mais l'autre, perdu dans ses chiffres, n'en a que faire.

-HA! ha ! »

Les mains de Dumé commencent à s'agiter nerveusement. C'est mauvais signe.
Pi. Mais qu'est-ce qu'il cherche entre ses lignes ?
*

Dume 314


Oh hap'pi day ! :)