Décembre 2046 :

Les multiples appareils branchés çà et là irradient la pièce de leurs ondes opalescentes. Certains reflets s'animent sur la peau blême de Karl. À quoi peuvent-ils bien servir ? Incapables de le soigner, incapables de soulager sa souffrance, encore moins de lui rendre un soupçon de dignité. Pour Dumè-Santu, les beeps réguliers de ces foutues machines emportent peu à peu la vie de son vieil ami. Elles sont programmées pour ça. Isolé du reste de l'hôpital, dans cette bulle de confinement, il ne reverra plus la lumière du jour. Pas même les pieds devant, car il y a de forte chance pour que son corps n'ait même pas le droit à un fragment de terre en guise de sépulture. Question de logique, sanitaire et pragmatique. C'est tout ce que mérite cet étrange cas qui défie la nouvelle et sacro-sainte médecine. Karl a été parqué ici parce que son cas dérange autant qu'il effraie. Or, Dumè-Santu capte très facilement la peur de tous ceux qui approchent cette zone de l'hôpital. Les humains sont comme ça, ils ont peur de tout ce qu'ils ne comprennent pas. Pourtant, lui, ne comprend rien aux comportements humains. Il ignore pourquoi cet imbécile de Karl n'a jamais voulu se faire soigner, encore moins comment il a pu attraper cette saleté qui le ronge maintenant de l'intérieur. Et ce n'est pas pour autant qu'il a peur des Hommes, et encore moins de son ami. Il paraît qu'il faut juste du courage pour accepter la différence. Pourtant, la différence est une opération algébrique comme une autre. De deux termes, il en nait un suivant. Qu'y a-t-il de terrifiant là-dedans ?

 

« Dumè. Dans une heure ou deux, ils vont activer ce machin, je crois. Tu n'es pas obligé de rester, tu sais. »

 

L'interpellé relève le menton. Sans même s'attarder sur la silhouette frêle quasi méconnaissable de son ami, il rétorque de sa voix monocorde :

 

« On n'a pas fini notre projet d'algorithme ? »

 

Face à cette réponse, amusé, Karl se contente de rire doucement.

 

« Tu penses que c'est vraiment le moment de faire des maths ? »

 

Pendant quelques minutes, son interlocuteur s'enferme dans un mutisme profond, ponctué par les mouvements de balancier de sa chaise.

 

« Oru... »

Il répète ce mot, inlassablement, jusqu'à ce que des larmes viennent enfin noyer son regard. Dans son étrange vision du monde, Dumè-Santu a attribué un nombre pour chaque sentiment, des notions très abstraites pour lui, qu'il parvient ainsi à rendre plus tangibles. Oru, c'est ainsi qu'il désigne le nombre d'or. Et Oru, selon lui, représente le mieux l'amitié qu'il porte à Karl. En l'énonçant enfin, il prend conscience de la valeur de ce qu'il s'apprête à perdre.

 

« Je sais. Sans moi, ça ne sera plus aussi simple...mais tu es un génie pur, Dumè, tu te passeras bien de moi ! »

 

Plus qu'un nombre infini de décimales d'un nombre irrationnel, il sait qu'il va perdre la seule personne capable de le comprendre. Incapable de répondre, il cogne d'un poing rageur le dossier de sa chaise, contre lequel il vient de réfugier son visage.

 

« Bon, tu vas arrêter ce gros caprice, oui ? J'ai une idée. Ohé, ohé, tu m'écoutes ! Oh Dumè ! »

 

L'autre finit par se retourner, incrédule.

 

« Une idée ? Répète-t-il.

 

– Complètement folle, oui ! On se tire d'ici, et on le finit, ce programme ! »

*

 

A l'aube de l'année 2047, des centaines de lignes de calculs ont brusquement envahi les ondes, aux quatre coins de la planète. Pendant une heure, face à des autorités impuissantes, un message s'écoulait comme une mélodie dans tout ce qui était capable de recevoir des impulsions électriques. Pendant une heure, le monde s'est arrêté, et, bon gré, mal gré, on a écouté « l'algorithme du Vivant », modélisé par un certain KAIDS. Karl Apfel | Dumè-Santu.

Personne ne retiendra le nom de Karl Apfel, dernière victime du VIH. Comment pourrait-on encore mourir du VIH de nos jours ?

Cependant, il demeure encore un homme qui murmure « Oru », en son triste souvenir. Parfois, au gré de son chemin, il retrouve sur de vieilles ondes, des fragments éparses de « l'algorithme ».

 

Umani 20 KAIDS

 

Je ne savais pas si je devais le publier ou non ce texte... Puis finalement, je me dis qu'il a sa place.

Plus en tant d'hommage bizarre, qu'en tant que prouesse scribouillesque, mais voilà.