Il n'y a eu aucun sifflement. Le train est parti comme ça.
Il ne se souvient ni quand, ni comment, ni même pourquoi il est monté à bord.
Il ignore combien de temps il a cherché sa place, dans les couloirs un peu exigus où il n'a croisé personne.
Il s'est finalement installé dans ce compartiment isolé, sur la banquette dans le sens de la marche. Il fait un peu sombre mais c'est plutôt confortable.

Voilà, il sait juste qu'il se trouve dans ce train, mais sans connaître le motif du voyage, encore moins sa destination.
Cela ne l'inquiète pourtant pas. Il lui semble juste que l'on soit parti à l'heure, en dépit des adieux sur le quai de gare.
Ses souvenirs s'avèrent confus. Peut-être en a-t-il oubliés quelques uns sur le quai, dans la précipitation du départ...
À l'instar de ses bagages, apparemment.
De ce fait, tout ce dont il a conscience pour l'instant, c'est qu'il manquera à des personnes,
et que ces mêmes personnes lui manqueront pendant toute la durée de ce voyage.

Il est seul dans le compartiment, à écouter le clapotis régulier de la locomotive.
Après un moment, sans bouger, à contempler vaguement le chêne verni qui orne son wagon et le cuir des coussins,
il décide de regarder le paysage par la fenêtre, le menton appuyé de façon candide sur l'une de ses mains pâles et frêles.
Il n'y a pas de paysage. Tout est baigné d'une lueur d'automne. Le décor semble figé et défiler en même temps.
Fasciné d'abord par cet étrange spectacle, presque paradoxal, il s'en est rapidement accommodé,
comme d'une évidence, il continue de suivre le parcours de la locomotive dans ce néant.
Sûr que l'on avance, mais où va-t-on vraiment ?

Un peu perdu dans ses pensées, il n'a pas remarqué l'arrivée d'une autre personne dans le compartiment.
Ce n'est qu'au moment où la porte claque doucement derrière celle-ci qu'il en prend conscience.
Sa première réaction en apercevant ce grand bonhomme assez carré, c'est de s'excuser : « Je n'ai pas de billet, je crois. »
L'autre esquisse un grand sourire, rassurant ainsi son hôte : ce n'est pas un contrôleur.
Une fois l'avoir ainsi conforté sur son statut de simple passager, l'homme lui demande poliment s'il peut s'installer ici, un instant.
Lui, acquiesce d'un simple hochement de tête, le fixant alors, étonné, de son regard quelque peu candide et pétillant.
Celui du nouveau passager lui répond, bleu et lumineux comme le ciel qui se reflète dans la mer.
Pendant un moment, ensuite, les deux hommes restent face à face, sans échanger le moindre mot.
Il ne saurait dire combien de temps le silence est demeuré ainsi, entre ces planches de bois,
combien de temps les lueurs tenues émanant de la fenêtre ont esquissé cette valse sur leurs visages,
avant qu'ils ne se décident l'un et l'autre à parler.

« Vous venez d'arriver, Marceau ?

-Oui, je suis monté à la dernière station. » répond d'abord l'intéressé.

Il entreprend de simplement indiquer l'arrière du wagon, mais, soudain épris d'une hésitation,
ne parvenant plus à s'orienter, la notion de passé lui paraissant alors aussi confuse que celle de futur,
il interrompt sa main, esquissant un vague geste en direction de ce qu'il considère comme l'arrière du train.
Son interlocuteur compatit à son désarroi d'un simple et franc sourire.

La souris bleue qui pleure.

Bon voyage, Grand-père Marceau.
Je crois que tu as croisé mon "Babò" sur le trajet.
Ne t'en fais pas, il va te guider jusqu'aux éloiles,
vers ceux qui t'attendent déjà là-bas.

C'est triste les aurevoirs sur un quai de gare...