Premier billet consacré à mon périple insulaire.

Une fois n'est pas coutume, ça n'a rien à voir avec mes blablas habituels.

Dans cet article, il est question de ma rencontre
avec un vieux Bastiais du nom de Ghjiseppu.

On n'est pas de la même famille, on ne s'est jamais vraiment vus,
pourtant, en un jour venteux d'hiver, il m'a ouvert sa porte
comme si on se connaissait depuis toujours.

C'est l'hospitalité corse, me diriez-vous, et vous aurez sûrement raison. :)

Initialement, c'est la curiosité qui m'a poussée à taper au carreau de son bureau :
Il y avait une collection impressionnante de stylets dans des vitrines...

Dit comme cela, ça parait un peu rapide.
En fait, j'ai pas mal hésiter avant de me manifester,
plutôt intimidé, quant même.
Quand j'ai fait part de cet aveu à mon nouvel interlocuteur,
un bonhomme s'est contenté de sourire avec bienveillance.

Le vieil homme est en fait le coutelier le plus ancien de l'Île,
et sûrement le plus passionné aussi. Inépuisable baroudeur,
il passe une grande partie de ses journées à rechercher le
matériel nécessaire à la confection de ses pièces exceptionnelles.
C'est un jeu, selon lui, et chaque découverte a sa magie,
rendant chaque objet unique.
La magie, elle pétille encore dans les yeux de cet homme.
Lui, explique, toujours avec le sourire, que c'est pour cette raison
qu'il a toujours l'impression d'avoir 15 ans, à l'âge où d'autres ont
leurs vies et leurs rêves brisés par un travail arrassant en usine.

A l'époque, il avait eu son bac, ce qui n'était pas négligeable de son temps,
mais il a fui l'université pour retourner sur ces terres et faire ce qu'il lui plaisait.
Et c'est bien là le plus important : Vivre de sa passion.

Ghjiseppu vit aussi de ses rêves.
Il les a choisis dans ses souvenirs.

"Aujourd'hui cette rue est morte. A l'époque, il y avait
menuisiers, charpentiers,...
Les menuisiers par un temps comme aujourd'hui, il avait du travail,
des volets à retaper. Maintenant, avec ces volets en plastique,
ce n'est plus de leur ressort...
Il y avait aussi une cantine où tout le monde se retrouvait. "

Une cantine ?

"Oui, ce n'était pas cher.
Il n'y avait pas de service, en fait :
On se servait le vin directement au tonneau.
Et si tu venais avec un morceau de viande, on te le faisait même cuire.
C'était la cantine, quoi.
Mais ça a disparu, dans les années 70, environ."

Pourquoi ça s'est terminé comme ça ?

"Il faut plutôt se demander pourquoi ça existait avant...
Les demeures étaient petites, on vivait plutôt entassés
les uns sur les autres, sans vraiment grand chose à faire.
Alors, ce lieu, ça permettait de se retrouver, d'avoir un peu d'espace
pour discuter... et c'était moins cher et plus simple que le bistrot."

Ses souvenirs, Ghjiseppu s'y rattache, avec une pointe de nostalgie
mais sans mélancolie. C'est un temps révolu, certes, mais c'est ainsi,
et lui est ravi de l'avoir vécu.

On se met à parler des raisons de ma venue à Bastia.
Je lui explique que c'est pour revenir un peu sur les pas de ma famille.
A Bastia, depuis le décès de mon arrière grand-mère, il ne reste
plus grand monde, mais c'est pourtant ici que je me ressource dès que j'ai du temps.
Dans les ruelles étroites de la Citadelle, je me sens chez moi, plus que nulle part ailleurs.

Bien évidémment, vient alors la question de mon nom de famille,
"carte d'identité" complexe et des plus colorées sur l'Île.

Le mien est l'un des plus encrés dans les traditions pastorales du Niolu et de Casinca.

Ghjiseppu me déclare alors d'un ton ampli de sagesse, ses quelques leçons de vie :

"Il est important de savoir d'où l'on vient, je crois, pour savoir où on va."

Force est d'admettre que je suis amplement de son avis.

D'ailleurs, au moindre doute, je repense justement aux humbles bergers, chevriers
et cultivateurs, qui ont fait cette terre de Corse, et qui représentent mes racines.
Je repense à mon grand-père, aussi, à sa façon singulière d'être parti à l'aventure,
puis j'en arrive à moi. Je ne me juge pas mieux que mes aïeuls, seulement,
je pense en être plutôt digne, et ça me suffit pour faire face à de nouvelles épreuves.
Alors oui, le passé est une lanterne qui éclaire notre chemin.
En Corse, on a généralement ce lien avec les générations qui nous ont précédés,
c'est peut-être là que nous puisons une partie de cette force (un peu farouche ! ^^).


Après m'avoir encouragé à continuer de tracer mon destin,
tout en explorant davantage mes origines, le vieil homme me livre un dernier conseil,
comme il le ferait pour sa petite-fille (du même âge que moi) :

"Lisez, ma p'tite ! La vérité se trouve dans les livres.
Ils contiennent la sagesse de ceux qui nous ont précédés
et contribuent à notre enrichissement."

Tout à fait d'accord avec ce nouveau conseil.
Et je connais une grenouille bibliovore qui va sûrement
applaudir des deux palmes devant une pareille déclaration ! X)

Alors, voilà, je tenais à faire ce billet pour remercier
cet hôte singulier le temps de quelques minutes.

Je repasserai peut-être avant de rejoindre Paname,
pour une nouvelle leçon de vie, un autre sourire bastiais.

Aio, pour finir, une conclusion en musique,
avec une histoire similaire, avec d'autres personnes,
dans un autre village... :)


I Muvrini - "Ti dicu di tù" avec la voix de Vincent Franchini

 

Post-Scriptum :
"En français, on distingue "homme", "femme", et "être humain"
mais dans la langue corse, il n'y a qu'un seul mot pour désigner tout ça : Umanu."

:)